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Jog photo 33 se paie le portrait de Norbert Krantz


Les raisons de ce portrait


Vous prenez d'un côté un athlète - de plus en plus - anonyme qui, au début des années 90 a réalisé 33 mn 40 s sur 10 km route. Distance vraisemblablement mesurée avec un élastique et parcourue avec le vent dans le dos. Egalement un temps recordman d'Aquitaine du 4 x 1500 avec le Bruges SMA. Et de l'autre, une référence de l'athlé Français : Norbert Krantz, le directeur technique du Stade Bordelais, pas seulement, comme vous allez pouvoir le lire. Comment ces 2 êtres ont pû se rencontrer ? La réponse dans le texte rédigé par Norbert :
« Je tenais mon cher Jacques à te remercier pour cette opportunité que tu m’as donnée de me raconter, puisque tu le souhaitais, comme directeur technique du Stade Bordelais athlétisme, comme formateur et entraîneur ( NdW : portrait publié le 21/12/2013 ), mais également et surtout comme homme. Je me suis un peu livré parce que je souhaitais par ce biais te remercier pour le travail bénévole que tu as assumé auprès de nous, durant quelques années. C’est à ce titre et pour toi que j’ai accepté de me « déshabiller »… en espérant que ce bout de nudité intéressera quelques humains ! ».


Biographie


Norbert naît à Paris en 1956 dans le 13ème arrondissement, puis part en Afrique à Bamako ( Mali ) avant de revenir dans la métropole via Dakar ( Sénégal ). Un retour forcé et très mal vécu. Ses parents divorcent, ( il ne reverra pas souvent son père ) et il quitte le pays qu’il aime. La date de son retour témoigne qu'il a déjà des dispositions pour évoluer à contre-courant . En 1968, il est plus fréquent de voir les porteurs de valises quitter la France et aller en Suisse ou au Luxembourg que d'y revenir. La soif de liberté et d'absolu étant dans l'air du temps, il n'échappe pas à ce phénomène : les cheveux longs, la pop music, la création et les filles. A cette époque, il est facile d'être viré des bahuts, et il ne s'en prive pas « pour avoir contesté la froideur d’un système qui ne prend pas en compte les différences inter-individuelles. Je m’ennuyais et la vie se déroulait à l’extérieur ».

En 1974, il entre dans le monde du travail comme intérimaire… « … une succession de petits boulots qui m’a permis de prendre conscience d’un certain nombre de phénomènes. Je découvre le monde ouvrier, je suis confronté aux effets des premiers licenciements, je ne sais pas encore ce que je veux faire de ma vie mais je sais ce que je ne veux pas faire ». Il vit une histoire d'amour – mais pas avec l'usine -, obtient son bac C en tant que candidat libre ( « je dois mon bac à un pari » ) et, la tentation littéraire déjà, écrit un livre qui manque de paraître aux éditions R. Laffont : « La vie artérielle de Firmin le pur-sang ». C’est au dernier moment que la décision sera prise ( après 6 mois de réflexion ). « Le livre, d’un genre nouveau, constitue finalement pour l’éditeur, une prise de risque trop importante. Ma vie en aurait sans doute été changée ».

Parallèlement, il pratique depuis toujours de nombreux sports dans lesquels il obtient des résultats honorables ( judo, hand-ball, etc. ), mais c’est l’athlétisme qui le passionne. Depuis les J.O. de Mexico ( 1968 ), il rêve de performance. Il pratique le cross, le demi-fond ( 600m en minime ), puis les sauts en longueur et en hauteur, mais c’est le décathlon qui emportera son adhésion. « Je tombe littéralement amoureux de cette discipline qui restera sans doute pour moi la plus grande des disciplines athlétiques. L’une des plus difficiles et l’une des plus nobles, la plus complète de toutes. Trop peu médiatisée hélas». Il quitte ensuite les couleurs de l'Azur Olympique Charenton qui souffre d’un manque de matériel et d’encadrement et rejoint le CA Montreuil.

1976-1977. Sur un coup de tête et parce qu’il faut sortir des routines, il décide de faire son service militaire. « Mon passage chez les pompiers de Paris a constitué une expérience formidable. J’ai beaucoup aimé… la vie était là devant moi… la mort également… j’étais dans le monde des humains… j’ai failli m’engager ».

1978 - 1979. La fibre artistique reprend le dessus, Norbert réalise un film en super 8 de 45 minutes : « Dom Juan ». Sur une plage médocaine, il a le coup de foudre pour une jeune fille avec laquelle il aura trois enfants : Kévin, Wilfried et Ingrid. « Un vrai bonheur ». Parallèlement, il réalise quelques bonnes performances en décathlon et continue de se passionner pour l’entraînement : il expérimente dans tous les sens.

1979 - 1984. Norbert décide de rentrer dans les rangs. Etudes à l'U.E.R.E.P.S. pour devenir prof d'E.P.S. « Je vivais le sport comme une philosophie, comme un art à développer et d’un seul coup, le sport allait devenir mon métier… presque une obligation ! A l’issue du concours d’entrée, je sors major et j’obtiens une bourse ». Il quitte Paris et rejoint Bordeaux, il se licencie au Stade Bordelais Université Club et, malgré quelques décathlons qu'il qualifie de « sympas », n'arrive pas à réaliser la performance visée. « J’ai été classé plusieurs fois N2 mais je n’ai jamais pu atteindre les 7000 pts rêvé ! Il faut dire que nous avions dans une saison très peu d’occasions pour pouvoir se réaliser… départementaux, régionaux et inter ! ».

1984. L'Education Nationale envoie déjà les jeunots en banlieue parisienne. Nommé prof d' E.P.S. en Seine St Denis, il continue ses études pour obtenir une thèse. Il retrouve son club d’origine, le CA Montreuil. L’occasion d’obtenir une 3ème place avec l’équipe Elite lors des interclubs. Quelques soirs, après ses cours, il traverse Paris en R.E.R. pour rejoindre l’université de Nanterre. Dans le même temps, il est sollicité comme entraîneur national des espoirs décathloniens à l'I.N.S.E.P. Après quelques mois, il rend son tablier car les conditions qui lui sont imposées ne sont pas favorables. Il décide de s’investir dans la formation des jeunes au club de Neuilly Plaisance Sports ( une question de proximité ). « Je vais très rapidement obtenir de bons résultats dans divers domaines : S. Hautavoine ( javelot ), V. Turmel ( 800m, 1500m et cross ) et N. Regnauld ( triple saut : record de France espoir ) obtiendront des titres de champion de France ».

1988. À nouveau, le virus littéraire s'empare de lui. Un ouvrage traitant du décathlon est publié dans la revue A.E.F.A. Gros succès et prix littéraire à la clef… Mais après 11 ans de mariage, il divorce. Les enfants partent vivre ailleurs : « un énorme drame… je ne partagerai plus le quotidien de mes enfants… je revois leurs regards… je resterai seul en région Parisienne, dans un immense appartement… sans meuble. Une période catastrophique : difficultés financières allant jusqu’à une interdiction bancaire, mort d’un parent et autres problèmes… vie à Montfermeil dans un 20m² sordide. Je rate tout ce que j’entreprends… le week-end, à chaque fois que je peux, je rejoins mes enfants qui vivent dans la région Bordelaise »

1989. Norbert, après avoir obtenu un D.E.A. STAPS, se fâche avec son directeur de thèse, un grand ponte des Universités, il décidera de ne pas soutenir la dite thèse. Peu de temps après, il est sélectionné pour passer le Diplôme de l'I.N.S.E.P. Il sera alors détaché deux ans pour mener à bien une étude. Il en profitera pour réaliser avec un de ses amis une cassette sur les épreuves combinées que l’I.N.S.E.P. fera paraître.

1992-93. Il prend ses distances avec la F.F.A. : « Beaucoup de promesses n’ont jamais été tenues. J’ai compris que je n’accéderai pas à certains postes pour lesquels j’étais prêt à sacrifier beaucoup de temps ». Norbert obtient le Diplôme de l'I.N.S.E.P., passe le Brevet d'Etat 3ème degré mais repart en bahut : « Une de mes plus grosses claques sur le plan professionnel. Difficile à accepter… ». Sylvie est à ses côtés. Elle deviendra sa compagne. Wilfried le rejoint : « Il quitte un cadre superbe et une vie facile pour vivre avec moi. Les difficultés de la vie nous ont alors beaucoup rapprochés ». Ingrid suit mais pour une seule année simplement !!!

1994 : Bonne nouvelle : l’I.N.S.E.P. le recrute comme formateur et conseiller auprès des sportifs de haut niveau. « Je passe du Ministère de l’Education Nationale au Ministère de la Jeunesse et des Sports ». Un beau challenge qu’il va relever avec fierté.

1995 : « Mallory naît et c’est une immense joie. J’ai alors 39 ans ». Réussite également à l'agrégation externe d'E.P.S. : « ma situation financière devrait pouvoir s’améliorer ». Le reste : ce sont les difficultés rencontrées avec son club. Il quitte Neuilly Plaisance Sports et part avec son groupe d'une quinzaine d’athlètes pour Noisy le Grand où il assume les fonctions d'entraîneur et de directeur technique. « Le travail effectué dans le domaine de la formation n’étais pas reconnu. Il n’y en avait que pour les athlètes de très haut niveau ». Cette transition se fait dans la douleur mais les résultats obtenus avec ce nouveau club sont très encourageants : « on passe en 2 ou 3 ans, de 24000 pts chez les hommes à 28000 pts ».

1997. Norbert dit au revoir à l'INSEP avec un bilan flatteur : « Je suis recruté par l’U.F.R. STAPS de Bordeaux. Une joie parce que je vais retrouver mes enfants mais un crève-cœur parce que je quitte le boulot pour lequel j’étais fait et dans lequel je réussissais ». Sollicité par Alain Bachellerie, le président du Stade Bordelais, il devient entraîneur de ce club et obtient, malgré des oppositions internes, quelques résultats probants : Franck Monnel ( 8,13 m ) et Narayane Dossevi ( 6m22 en cadette ) en longueur. D’autres bonnes performances suivront : « il y aura également M. Sissoko ( 13 sec 95 sur 110 haies ), P. Urie ( triple saut ), Sébastien Guillemet ( décathlon ), etc… ».

1999-2000. Il contribue à l’élaboration du logiciel d’analyse d’images vidéo par la société Suisse « Dartfish » : le produit qui a aujourd’hui investi le paysage de l’entraînement ( beaucoup de fédérations en sont équipées ) sera élu 1ère technologie mondiale en matière d’évaluation.

2001. Nouvelle incursion littéraire, il publie " Les experts en question " après avoir fait paraître deux ans auparavant un autre ouvrage : « 20 ans de recherches appliquées en méthodologie de l’entraînement ». Parallèlement, il n’a pas perdu contact avec l’I.N.S.E.P. et le M.J.S. . il continue à intervenir à différents niveaux et de façon relativement fréquente. Nouvelle réussite qui ne vient pas seule : son fils Wilfried, qui a beaucoup grandi ( 1m94 ), obtient sa première sélection en Equipe de France A de décathlon.

2003. Le Stade Bordelais est en crise. Il serait plus exact d'écrire qu'il va connaître un véritable coup d'Etat. Norbert provoque une réunion extraordinaire. Il présente un projet novateur et propose un fonctionnement différent. A l’issue de cette réunion, il est nommé directeur technique, chargé de mettre en place la nouvelle politique du club et continue dans sa fonction d'entraîneur.

2005 sera marqué par la montée en poule Elite de l’équipe hommes « après un match épique à Reims… nous passons pour 1 pt… ». Dans le même temps, l’équipe féminine qui était tombée relativement bas, remonte. Elle accède à la division supérieure. Malheur : il ne reste plus qu’un saut à Wilfried pour réaliser 4m60 mais il est assuré d’être champion de France avec un excellent total à la clé. Hélas, il retombe dans le butoir. Il va en prendre pour 3 ans ( opération et ses suites ).

2006. Kévin, l’aîné de ses enfants est reçu à l’agrégation de philosophie : champagne pour tout le monde. Norbert soutient sa thèse et obtient son doctorat : « … la boucle s’achève, j’ai réussi mon pari personnel ». Année sportive paradoxale : « J’ai été extrêmement déçu par les résultats obtenus à l’occasion des interclubs… on a miné mon travail… heureusement, le système de formation des jeunes mis en place avec le concours de mes collègues, commence à porter ses fruits. J’ai beaucoup misé sur cet aspect de l’évolution du club ».

2007. Appelé par le M.J.S. et l'I.N.S.E.P., Norbert accompagnera les entraîneurs nationaux au minimum jusqu'aux Jeux Olympiques de 2008 : à travers écrits, colloques, actions de formation et d’accompagnement, 500 CTS de toutes disciplines seront passés entre ses mains. Un fond documentaire est créé dont la présence est visible sur le site de l’I.N.S.E.P. Il en est l’acteur principal et l’animateur. « Désormais, les savoirs professionnels sont reconnus et la façon dont les problématiques professionnelles sont résolues par les professionnels de l’entraînement s’offrent en exemples. Tout le monde peut consulter ces documents dont certains sont remarquables ». Question entraînement, il soigne " ses enfants " : Jonathan Baleston ( haies hautes ) et Doriane Aureaud, la dernière venue ( 13 sec 84 sur 100m haies cadettes en 2006 ). Une pensée pour Wilfried, qui déguste, afin qu'il soit débarrassé de ses blessures répétitives et qu'il réalise une performance à la hauteur de ses capacités : « C’est mon désir le plus cher et c’est l’un de mes plus gros paris. Je veux casser la gueule à la malchance ».


Qui es-tu Norbert ?

Question : dans une lettre de motivation pour une demande d'emploi, quels renseignements ferais-tu figurer ?

Réponse : les adjectifs que mon entourage m'attribue. Travailleur, intéressé par de nombreuses questions et n’hésitant pas à sacrifier mes week-ends à résoudre les problématiques auxquelles je m’intéresse. Tenace, je n’abandonne que si j'y suis contraint par la force des choses. Ponctuel, je préfère arriver largement en avance à un rendez-vous plutôt que d’arriver légèrement en retard. Perfectionniste, je peux être conduit à couper un confetti en quatre. Créatif, je suis fidèle à cette devise : un homme qui n’avance pas est un homme qui recule. Sens des contacts humains, très à l’écoute de mes congénères dont je me nourris et que je nourris moi-même.

Question : ton retour d’Afrique semble avoir été mal vécu. Peux-tu expliquer ?

Réponse : après des années de bonheur, moi l’Africain, je débarque dans un pays que je ne connais pas ou très peu. Je n’y ai pas d’amis, pas de racines. Il va falloir s’adapter. Je n’avais jamais vu autant de « blancs » . Je me sens différent ! Je découvre le froid, les nuages, les saisons, la neige, la montagne, les maisons grises, voire noires. la nécessité de s’habiller, etc. On peut même dire que j’ai été élevé en grande partie par ce que l’on appelait des « boys ». En fait, ils faisaient partie de la famille. En terme de culture, j’ai été sensibilisé à l’histoire et à la géographie africaines. Et puis, les modes de pensées sont différents. Par exemple, en Afrique, il n’y a pas de séparation entre le corps et l'esprit ( « vous êtes un et indivisible et l’une des parties n’est pas plus importante que l’autre » ), il n’y a pas d’heure programmé pour faire la fête ( elle peut et elle doit même être improvisée ), ou encore, l’amabilité est une valeur fortement ancrée ( on est toujours bien reçu, c’est un devoir ). Enfin, ce n’est pas parce que l’autre n’est pas d’accord avec vous que c’est un con. On ne se bat pas à la sortie de l’école et surtout on ne vient pas en bande pour régler ses problèmes.

Question : tes parents divorcent. Le choc ?

Réponse : oui, c’est le premier grand choc affectif de ma vie, j'ai 12 ans. Il prend naissance à notre départ de Dakar. J’étais croyant, je ne le serai plus. J’avais beaucoup d’admiration pour mon père. Des responsabilités nouvelles se sont imposées à moi. J’ai très vite été obligé de grandir.

Question : les années post-68. Sous les pavés, la plage ?

Réponse : années terribles et formidables. L’adolescence va m’exploser « à la gueule ». Il fallait absolument lever les carcans et devenir soi même. Je vivais avec ma mère et mon frère dans un endroit de Paris ou pullulaient de grands lycées ( Porte de Vincennes ), et les rencontres étaient nombreuses et diverses, comme les tentations. Nous avons exploré la liberté dans tous les compartiments de l’activité humaine, avec quelques bonheurs, mais les aventures vécues à différents niveaux ont également impliqué beaucoup de dégâts. Ceux qui ont pu subsister sont devenus plus forts mais beaucoup y ont laissé leur âme. La vie était alors vécue comme un souffle de liberté, un acte de création permanent. Explorer de façon directe la vie et non par procuration. Devenir acteur de sa propre évolution. Mais derrière cette philosophie du « Peace and Love », il y avait de l’utopie : nous découvrirons tous que la guerre est parfois une nécessité, « parce que tout le monde n’est pas « gentil » ( les buts ne sont pas toujours nobles ) et que l’amour ne se commande pas, qu’il existe des gradiants, des impossibilités ( parce que tout simplement l’autre ne nous aime pas comme on aimerait qu’il nous aime ), etc.

Question : pourquoi évoques-tu en parlant de l’école la froideur d’un système ?

Réponse : je ne me suis jamais plu à l’école, je m’y suis beaucoup ennuyé. Récemment, j’ai même découvert que toutes les stratégies que j’utilisais en matière de formation étaient issues de ce vécu. Pour moi, le constat a été le suivant : 1 ) aucun prof m’a véritablement marqué - ) les relations demeurent presque toujours superficielles et centrées sur une même thématique ( la matière et rien que la matière ) . 2 ) le fonctionnement du système est plus important que celui des individus - ) on marche tous au même pas, dans la même direction et on doit tous progresser de la même façon . 3 ) la salle de classe n’a jamais été un endroit de vie - ) c’est une pièce fermée dans laquelle chacun des élèves est et restera immobile, . 4 ) il n’y a aucun place faite à la création… aucun reconnaissance… il faut « enculturer » comme on gave les oies . 5 ) on n’a pas le droit à l’erreur, les jugements tombent très vite et l’avenir est vite hypothéquée.

Question : et ton entrée dans le monde du travail à 18 ans ?

Réponse : une superbe leçon de réalisme. La philosophie bourgeoise et confortable ( parce que sans contrainte et sans risque ) confrontée à l’obligation de travailler pour manger. Je vivais cette réalité dans la journée et je vivais l’autre, celle que j’ai précédemment décrite, le soir et la nuit. Ce que j’ai appris, c’est qu’il y a des existences et des destins qui s’écoulent ainsi, dans le plus grand des anonymats, avec aucun espoir d’amélioration de la vie. Pourquoi : parce qu’ils n’ont pas été rendus forts, ils n’ont pas été aimés comme ils auraient du l’être, ils ont parfois été abandonnés de façon précoce ( la faute aux parents ) ou alors ils n’ont pas été aidés par le système solaire qui n’a fait que les enfoncer, les rendre encore plus faibles. On ne leurs a jamais dit qu’ils étaient beaux ou qu’ils étaient capables. Tout se joue vite et très vite. Trop vite. Il n’y a pas toujours une deuxième donne.

Question : les pompiers de Paris. Après le drapeau rouge, le camion rouge ?

Réponse : cette expérience fit de moi un homme. Je quittais la maison et le cocon familial pour une longue période. Mes amis de bringue également. Un jour, rentrant d’une fête, je me suis lancé un défi : celui d’oser me séparer de toutes mes habitudes, amitiés et autres attracteurs. Je mis la lettre dans la boîte ; au moment où je la lâchais, je me souviens avoir été satisfait de ma décision. Je partais et je l’avais décidé. J’ai adoré ce métier et toute la période préparatoire parce qu’il y avait des défis permanents, parce que j’avais l’impression d’être utile, parce ma curiosité était rassasiée. Pour l’esprit de corps ( rappel de la devise : « Sauver ou périr » ) avec même en filigrane la fierté de porter le costume.

Question : tu mentionnes l’existence d’une histoire d’amour qui semble t’avoir marqué

Réponse : tous les êtres humains restent marqués par leur première véritable histoire d’amour. Pas toujours et je dirais même pas souvent, de façon positive. Dans une période ou j’avais été affaibli par le divorce de mes parents et par l’obligation de m’adapter à une nouvelle culture, cette histoire m’a saisi à la gorge, je l’ai vécue à 100 à l’heure, j’ai compris la complexité des relations amoureuses.

Question : papa poule ou baba cool ?

Réponse : J'ai eu des enfants très tôt. Oui, j’ai été père à 20 ans et demi ( Kévin ) mais le plus incroyable maintenant que j’y pense et que j’en prends conscience, c’est que sa mère n’avait que 16 ans ! Et puis, un second est arrivé, comme un obus, 2 ans plus tard ( Wilfried ) et 4kg 975 sur la balance. Et puis ce fut le tour de « Yaya » ( Ingrid ) « enfin une fille, un peu de féminité dans ce monde de brutes ». Un véritable bonheur pour moi, ils ont contribué malgré ce que l’on pourrait penser, à ma structuration. C’est grâce à eux que je suis rentré en formation. Je voulais les assumer. J’ai abandonné ma vie de peintre grec. Nous avons acheté un petit terrain du côté de Soulac, « … j’ai construit à la force de mes bras (sans électricité » un petit chalet, j’ai placé un puits et nous avons là tous les étés à la sauvage ». Avec un feu tous les soirs en guise de compagnie Ils ont été élevés pendant un certain temps dans un contexte totalement naturel avec des sollicitations du même type.

Question : « Mallory, jolie, jolie », qu’est ce que cela t’inspire ?

Réponse : une chanson de Bourvil. Je deviens père pour la quatrième fois, à 39 ans. Une autre forme de paternité. Un vrai petit cœur qui déboule dans cette famille déjà pleine d’enfants, même si ceux-ci sont déjà grands ou en voie de l’être. Je ne vis pas de la même façon mon rôle de père. Je suis plus calme, positionné dans le tissu social. La famille est équilibrée. C’est un peu la chouchoute mais elle n’abuse pas de ce rôle.

Question : tu passes ton bac en candidat libre ! Pas mal, n’est ce pas ?

Réponse : oui, en 4 mois, je me prépare et je réussis mon pari. Je suis en java permanente quand j’entends un membre de ma famille affirmer à ma mère qu’il faudrait qu’elle se fasse une raison et que je ne parviendrai jamais à avoir mon bac. Je me dis « mais qui il est pour pouvoir juger de mes capacités » ? Et dans le même temps, une petite voix me dit : « si tu penses que tu es capable, alors prouve le. Ne reste pas dans le domaine de la déclaration d’intention ». Le lendemain, je prends possession de la table à manger et toutes les nuits, je travaille. J’en tirerai une très grande fierté… et la preuve que quand on veut véritablement quelque chose, on peut y arriver. La preuve que la réussite naît en grande partie de la volonté à vouloir s’en sortir.

Question : à l'écriture de ta biographie, une question se pose. Es-tu un homme de rupture ou de fidélité ? Ou crois-tu les ruptures inévitables pour rester fidèle à ses idées ?

Réponse : je suis foncièrement fidèle à mes amis, à mes valeurs, aux idées que je défends. A tel point que parfois, je me trouve un peu trop obstiné. Mais il est vrai que je suis de ceux qui pensent que « un homme qui n’avance pas est un homme qui recule » et j’ai cette propension à toujours aller de l’avant. Je n’aime pas les modes, les certitudes, les idées érigées en dogmes, les méthodes qui s’imposent, l’arrogance des hommes qui ont tout vu, qui savent tout, l’absence d’humanité, de courage, etc… à peine ici, que je suis déjà là-bas.

Le sportif

Question : et ta pratique personnelle dans tout ça ?

Réponse : Je me suis beaucoup exercé à des tas de sports différents durant mon enfance et ma pré-adolescence. Bon nageur, j’avais été sollicité à 11 ans pour intégrer un pôle natation, en équitation, j’avais été sélectionné pour un stage jeunes espoirs, en judo, j’ai atteint les demi-finales de ma catégorie au championnat de Paris UNSS qui était très élevé, j’ai longtemps pratiqué le hand-ball en scolaire et j’ai atteint avec mon équipe une demie-finale de ce même championnat. J’ai pratiqué le volley également, mais je trouvais qu’il me manquait quelques centimètres pour pouvoir briller à un certain niveau. L’athlé ma plu parce que la pratique était libre, il n’y avait pas de contraintes parce que je pouvais m’entraîner seul, parce que je pouvais me fatiguer, dépenser toute mon énergie. Il y avait une variété de tâches, c’était amusant parce que j’étais seul responsable, je ne dépendais pas des autres. Et puis, cette discipline me poussait à réflexions. Il fallait trouver des solutions et mettre au point des méthodes de préparation. Souvent, au lieu de regarder la télé, je sortais pour aller voir des matchs : de hand-ball, de volley-ball, de football, etc. A 15 ans, je fus interdit - médicalement parlant - de course de résistance, je me suis alors retourné vers le saut en hauteur et j’ai très vite franchi en cadet 1 m 85 au saut en hauteur ( la cendrée se transformait petit à petit en tartan, et les matelas de mousse pour réception de sauts commençaient à se vulgariser ). Ce n’est pas super, mais à l’époque, ce n’était pas mal. La vie dissolue que je menais m’a conduit à beaucoup moins m’entraîner mais je gardais cependant un fond de pratique. Plus tard, je découvrirai presque par hasard le décathlon : un véritable coup de foudre et une première perf à 5500pts au débotté ( junior ). Je découvrais - hélas trop tard - le poids de 7kg, les haies hautes ( 1m06 ) sans avoir découvert les haies basses, les lancers de disque et de javelot ( 1er concours de ma vie à 49m78 ).

Question : pourquoi qualifies-tu ta carrière de ratée ?

Réponse : une certaine désillusion ressentie à ce niveau. Je me suis beaucoup investi et j’ai continué à y croire longtemps. Quand je sortais de mes cours, je m’entraînais. Tous les soirs, même lorsque j’avais pratiqué des activités diverses dans la journée. J’allais à tout car tout me plaisait. Résultats : je me suis quand même assez souvent blessé… en tout cas, toujours au moment où j’allais être en forme ! L’année où je devais franchir un cap, je suis tombé lors du concours de saut à la perche sur la barre et me suis fait une entorse dont je mettrai énormément de temps à remettre. J’avais débuté la saison avec un total à 6611pts réalisé un 15 mars, je m’en souviens encore et j’avais quelques ambitions. J’ai pleuré car j’ai très vite compris que c’était terminé. Je vous parle d’une époque où nous étions relativement seuls ou pas toujours, très bien accompagnés. Je reçois en fin de saison la médaille du mérite d’Aquitaine, cela fait toujours plaisir.

Question : quels sont les événements sportifs qui t’ont le plus marqué ?

Réponse :
1. Sur un plan événementiel de niveau mondial, les Jeux Olympiques de Mexico. Bob Beamon ( 8m90 ), Dick Fosbury ( un homme sur le dos au saut en hauteur ), et autres. Des coups de tonnerre, des sensations incroyables. Des émotions… que la télévision française pour la première fois transmettait : « nous étions présents en direct et c’était fabuleux ».
2. Sur un plan événementiel de niveau Européen, le record du Monde établi par le relais Français ( 4 x 100m ) lors des championnats d’Europe ( 1991, Split, « je suis sur place » ). Une indicible joie, une équipe soudée.
3. Sur un plan événementiel de niveau Français, je reste toujours subjugué par les prestations de Ladji Doucouré ( 110m haies ). Une vitesse gestuelle incroyable… quand les obstacles ne sont que des ombres, mais il faut être situé au ras de la piste pour comprendre.
4. A titre personnel, la première fois que Franck Monnel a passé la barrière des 8 m au saut en longueur. Une victoire contre le destin, contre les médisances.

Question : peux-tu évoquer le nom d’un ou de plusieurs athlètes dont tu admires la personnalité ou le style ?

Réponse : 1 Jan Zelezny ( javelot ), 2 Jonathan Edwards ( triple saut ), 3 Michael Johnson ( 400m, 200m ). Des signatures que personne ne pourra jamais reproduire, des singularités hors normes.

Question : quel est dernier grand événement sportif auquel tu as assisté en direct ?

Réponse : les championnats du Monde à Paris en 2003 ( j’ai été coordonnateur pendant ce championnat, d’un colloque international organisé par l’AEFA ). Une ambiance extraordinaire, du public, un beau temps et des Français qui réussissent.

Question : est ce qu’il y a d’autres sports que tu apprécies ?

Réponse : en fait, je suis intéressé par tous les sports. Mais j’ai une attirance particulière pour le Rugby et le Volley-ball, pour le Hand-ball également. Le rugby parce qu’il n’y a pas de victoire possible sans vaillance, pour l’esprit de solidarité véhiculé par l’ensemble des combattants, pour les valeurs de respect encouragées par l’activité. Le volley-ball pour les sensations ressenties de vitesse et de précision, entre qualités explosives et adresse.


L'entraîneur

Question : que t'ont inspiré tes débuts d’entraîneur ?

Réponse : Je n’ai pas grand-chose à dire. Une fois digérée la fin de ma carrière sportive, j’ai entrepris celle d’entraîneur. En étant extrêmement prudent au départ dans mes engagements. J’ai commencé en établissant un contrat moral du type « 2 à 3 fois par semaine », j’ai très vite été amené à investir davantage de temps. Les résultats ont été tout de suite très bons, ma motivation a décuplé, ( j’estime à plus de cent le nombre de qualifiés que j’ai pu obtenir à différents championnats de France individuels ). Parallèlement, un autre collègue commence sa carrière juste à côté de moi : il s’agit d’Olivier Pauly. Il est aujourd’hui l’un de mes grands amis et l’un des plus grands experts de l’entraînement en France. Combien de fois avons-nous ensemble refait le monde ?

Question : et ta séparation avec Neuilly Plaisance Sports ?

Réponse : j’avais œuvré pour ce club de nombreuses années mais les relations avec le président s’étaient progressivement gâtées. La formation que nous étions quelques uns à assurer ne semblait pas ou plus constituer une priorité. On découvrait de nouvelles arrivées au moment des interclubs. On devinait l’existence de contrats alors même que les athlètes formés au sein du club et ayant acquis un certain niveau n’en disposaient pas. On ne se rencontrait d’ailleurs plus et les messages envoyés souvent sous le joug de l’incompréhension, puis ensuite de la colère n’aboutissaient pas. La décision longue à prendre fut appliquée. Nous sommes partis, nous étions au moins quinze. L’équipe féminine de Neuilly Plaisance Sports, et un peu moins celle des hommes, mettra plusieurs années à s’en remettre. Nous sommes repartis à zéro avec Noisy le Grand. En deux ans, je suis arrivé sous la coupe de R. Auguin, manager connu, à créer les conditions d’une remontée, en créant une dynamique nouvelle… nous avons grimpé à grande allure.

Question : peux-tu raconter ton arrivée à Stéhélin ?

Réponse : un point qui m’énerve. Je ne voudrais pas être dur mais ce que je pense n’est pas à l’avantage de certains. Pour la plupart, ils ont disparu mais il en reste encore quelques uns, qui se promènent. Ils font le guet et ils attendent. Ce que j’ai vu et vécu pendant quelques années sur le stade et alentours, jamais je ne l’avais vu auparavant. Une forme de ségrégation ( il est vrai que je ne suis pas Bordelais de souche, juste une pièce rapportée ). Peut être de la jalousie ! En tout cas, une forme d’opposition qui porte sur rien, aucun fait établi, que du subjectif. A Paris, vous croisez des hommes différents, ils ne sont pas vos ennemis parce qu’ils sont d’un autre club, on n’en finirait plus ! La différence n’est pas un défaut, elle ne donne pas lieu à des postures radicales, des positionnements que je qualifierai de « prétentieux ». Il existe certes une concurrence, mais une concurrence naturelle et saine : vous êtes ce que vous prouvez et non ce que vous prétendez. . Chacun a le droit de choisir avec qui « … il s’associera, sans que l’on considère qu’il est un « moins que rien » ! Chacun peut parler à qui il veut, il n’est pas surveillé. Quand je suis arrivé, il y avait des habitudes. Tel groupe se déshabillait à tel endroit et il ne fallait pas occuper l’endroit en question, même lorsqu’on est arrivé les premiers. Tel groupe utilise des installations précises tel jour ( des couloirs, la salle de musculation, etc ) et il n’est pas question de les partager avec d’autres, etc. Et pourtant, vous êtes arrivé sans porte-voix, vous avez salué tout le monde et puis vous vous êtes mis au travail. Il a fallu faire un tri, remplacer les hommes amers par d’autres. Un entraîneur qui a vécu et qui sait de quoi il parle, c’est quelqu’un dont les comportements traduisent l’humilité. J’adore répéter cette phrase : « plus j’en sais et moins j’en sais ».

Question : maintenant que tu es de l'autre côté de la barrière, comment expliques-tu que tu ne sois pas parvenu à atteindre l'objectif que tu t'étais fixé en déca. Sur quelle(s) épreuve(s) as-tu coincé ?

Réponse : malheureusement, je pense que j’ai été victime de mon trop plein de générosité. Je n’ai sans doute pas suffisamment respecté les temps de repos nécessaires à la récupération et à l’assimilation. J’ai voulu rattraper le retard accumulé dans certaines épreuves. Petit à petit, j’ai perdu mes points forts … à force de vouloir compenser mes points faibles. Et puis, il m’a manqué une aide morale, un conseiller. Une fois, j’ai pu bénéficier de la présence à mes côtés, d’un entraîneur que je qualifierais d’humaniste et mes progrès furent immédiatement très importants. Mais en cours d’année, il a fallu que je parte car la vie m’appelait ailleurs.

Question : à Anglet, lors des régionaux de cross, lorsque nous avons convenu de la rédaction de ton portrait, nous avons bifurqué ensuite sur les champions qui sont d'une simplicité rare. Parmi eux, Kader Klouchi ( Ndw : précédent portrait du site ). Que peux-tu dire de lui ?

Réponse : j’ai connu Kader par le biais de Franck Monnel. Nous ne nous connaissons pas de façon intime mais nous nous reconnaissons. L’athlète a été un fabuleux sauteur et un concurrent d’une loyauté exemplaire. Et puis surtout, il y a l’homme que l’on rencontre maintenant et qui se ballade comme un simple citoyen, qui vous reconnaît, qui vous dit « bonjour » avec au coin des lèvres un sourire qui en dit long sur l’estime qu’il porte à ses congénères. Il y a dans ce cœur et cette tête quelque chose de différent … un chevalier et un artiste, voilà comment je le définirais. Ce qui m’importe, ce n’est pas tant la performance qu’il a un jour accomplie qui m’intéresse, je pense au record de France qu’il avait battu à Dijon, que l’homme qui démontre par le biais du sport sa grandeur d’âme. Le reste, je m’en fous.


Le technicien

Question : quelles ont été les conditions de ton détachement à l’INSEP ?

Réponse : une première lueur. Je suis recruté par l’établissement dans lequel j’ai toujours rêvé de travailler. L’antre du sport, que je connaissais par ailleurs pour avoir utilisé ses installations depuis 1974. J’avais souhaité quitté l’école parce que je ne progressais plus : « j’aime bien les APS, j’aime bien les mômes, mais au bout d’un certain nombre d’années (6 + 2 années en collège), il y a comme une lassitude, le sentiment d’un éternel recommencement, l’impression de toujours recommencer et de ne jamais avoir l’opportunité de poursuivre le travail entamé ». Ce détachement va constituer un espace de respiration… pendant un an, on est remis à niveau, la deuxième est consacrée à la résolution d’une problématique intéressant l’entraînement. Je vais rencontrer un certain nombre de possibilités, je vais pouvoir me faire une idée et me situer. Au bout de 2 ans, je fais partie, mon copain Olivier et moi, des rares « cons » à qui on a demandé de réintégrer le système scolaire. Nous avons développé à ce moment précis une certaine haine vis-à-vis d’un certain nombre de responsables. Le poste que je convoitais sera occupé par la femme d’un dirigeant important ( par carte politique interposée ), sans qu’on ait jamais su ni vu par la suite ce qu’elle était capable de faire ! Elle disparaîtra aussi vite qu’elle était apparue. Je sors extrêmement déçu par cette aventure. Je suis un « loser ». Tant pis, je resterai fidèle à la ligne de conduite que je me suis toujours fixé : l’intégrité toujours et dans tous les cas. Entre-temps, je rencontre Sylvie. Elle deviendra mon épouse. C’est un coup de foudre. Nous sommes différents mais complémentaires. Elle va me calmer, contribuer à ce que je relativise tout ce passé lourd. Et puis il y a Will qui m’a rejoint. Je suis redevenu au quotidien un père et ça c’est bon.

Question : une bonne nouvelle ne vient jamais seule, n’est ce pas ?
Réponse : après ce déluge d’emmerdements, la réussite. L’INSEP a entendu parler de moi ; son nouveau directeur me rencontre et me dit : « on m’a raconté que vous étiez fou, passionné et d’un caractère trempé. Est ce que vous seriez disponible pour un recrutement immédiat ? ». Je n’en crois pas mes oreilles. Un mois après, je suis intégré comme formateur dans le domaine de la méthodologie de l’entraînement sportif et comme assistant-conseiller auprès des sportifs de haut niveau. Je vais me mettre à leur service et ce sera un très grand honneur. J’ai en face de moi les plus grands noms du sport français ( athlètes et entraîneurs ) et je me rends bien compte que je réussis dans les deux fonctions. Les motivations se rencontrent, nous sommes en phase. C’est pour moi, une véritable révélation et une grande satisfaction. Je ne déçois pas ceux qui m’ont fait confiance et je ne me déçois pas moi même. Je passe l’agrégation externe d’E.P.S. et je suis reçu, mais pas du premier coup. « Je me souviens de cette fois ou une assemblée de 120 personnes candidates au concours du professorat de sport s’est levée pour me remercier du cours que je venais de donner sur la notion de « performance ». Ceux qui ont vu la fin du film « Broobaker » comprendront ce que je veux dire. Frisson et gêne ». Je ne peux pas oublier de mentionner l’étrange aventure qui m’est arrivée à ce niveau. La première année, j’obtiens 13, 14 et 13/20 aux trois écrits de l’admissibilité et je suis en tête du concours mais je vais le rater. Un véritable exploit à ce niveau. Premier éliminé de ½ pt avec un 2/20 obtenu lors de la leçon ( athlétisme, haies ) ! Lorsque je prends connaissance de cette dernière note, je ne peux pas dormir pendant plusieurs jours. Je suis alors BE 3 en athlétisme, diplômé de l’INSEP et j’avais obtenu, lorsque j’avais passé le CAPEPS 18/20 à l’épreuve d’athlétisme, partie orale. D’un seul coup, je m’interroge : « Pour quoi, pour qui tu te prends ? Je ne suis peut être au final qu’un prétentieux qui se croit plus compétent qu’il ne l’est véritablement ! ». L’année suivante, j’obtiendrai 16/20. J’avais drôlement progressé !

Question : tu dis aimer l'INSEP et pourtant tu le quittes !!?

Réponse : c’est un véritable crève-cœur ! J’étais dans cet établissement comme un « poisson dans l’eau ». Adaptatif et créatif comme demandé. Productif également. Deux ouvrages paraîtront dont l’un connaîtra un certain succès ( ouvrage le plus mentionné lors des différentes sessions du concours du professorat de sport et donnant lieu à une 2ème édition de 1500 exemplaires ), des interventions remarquées parce que personnalisées. Quel pied ! Des cours illustrés ( des centaines de diapos ). Je pars représenter la France ailleurs comme en Pologne. Je suis demandé un peu partout, mes idées plaisent et ma démarche également. La reconnaissance des savoirs professionnels est un objectif que je m’étais fixé malgré l’opposition des laboratoires de recherche qui taxaient mes collègues d’empiristes purs et durs. J’ai œuvré pour une meilleure compréhension du métier d’entraîneur. J’ai vulgarisé des connaissances qui pouvaient paraître difficiles à acquérir. J’ai œuvré à l’analyse de la difficulté des tâches, à une meilleure appréhension du phénomène de charge. J’ai sensibilisé les entraîneurs à la prise en compte des phénomènes d’interactions entre processus physiologiques et cognitifs, à la mise en place de systèmes permettant une meilleure gestion du processus. Je sollicite mes collègues entraîneurs à modéliser leurs décisions, leurs actions, les implications qui découlent des évaluations. J’ai encouragé le développement d’un pouvoir adaptatif en sollicitant chez chacun d’entre-eux, leur pouvoir créateur. Avec rien, vous pouvez proposer quelque chose : « avec rien, vous pouvez toujours proposer quelque chose »


Le littéraire

Question : peux-tu rédiger un bref résumé par ordre chronologique de chacune de tes parutions ?

Réponse : Je te fais un rapide résumé de ce que j’ai pu faire paraître, sachant que je ne mentionnerai pas les nombreux articles envoyés en destination de la revue « AEFA » ( organe de diffusion des connaissances en direction des entraîneurs), de la « Revue EPS » ( organe de diffusion des connaissances en direction des professeurs d’ E.P.S. ) ou encore les actes de colloque dans lesquels figurent mes interventions.
- « Le décathlon en athlétisme : compilation, synthèse et analyse », Revue AEFA, 1988, 160 p. Une revue de questions des différents savoirs accumulés autour de cette discipline, jusqu’en 1988, un peu partout dans le monde… et l’esquisse de nouveaux points de vue


- « 20 ans de recherches appliquées en méthodologie de l’entraînement sportif », édit INSEP, 1997, 234 p. Un bilan des connaissances acquises dans le domaine de la recherche appliquée, en prenant comme référence les mémoires du Diplôme INSEP depuis 1977. Des thèmes divers et variés, des populations testées à différents niveaux, des protocoles expérimentaux, des outils, des enseignements.


- « Les experts en questions », édit INSEP, 2001, 161 p. Après un premier tirage de 1500 exemplaires, un deuxième tirage est prévu courant 2007. Une photographie des savoirs professionnels acquis dans le domaine de l’entraînement sportif : les réponses à une vingtaine de questions qui permettent également d’appréhender l’ensemble des problématiques générales relatives à la mise en place et à la gestion du processus d’entraînement.

Question : « La vie artérielle de Firmin le pur-sang », est-ce la tienne ?

Réponse : quand on écrit, c’est souvent auto-biographique. Il fallait que je me débarrasse d’un certain nombre de souvenirs par une forme de thérapie quelconque. J’avais une certaine propension à écrire, à peindre également ( des jeux d’échec en mouvement ! étonnant, non ! ). Quand je ne travaillais pas mon bac, j’écrivais, je me racontais, je me libérais. Toujours la nuit, entre deux ballades,entre 23 h et 4 h du matin. J’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup réfléchi. Je suis descendu très bas puis je suis remonté mais j’avais changé. J’étais plus dur, moins sensible, en tout cas, j’avais mis au point des procédures pour cacher mes blessures. J’étais même devenu fort, peut être indifférent, une sensation de ne plus rien attendre.

Question : 1988, année paradoxale malgré le succès de ton ouvrage ?

Réponse : l’ouvrage « compilatoire, synthétique et analytique » sur le décathlon va connaître un certain succès. Beaucoup d’athlètes m’ont affirmé qu’il avait constitué pendant quelques temps, leur livre de chevet. Je vais à la F.F.A. le taper. Nous en sommes aux débuts de l’informatique… je me souviens avoir fait sauter par mégarde quelques pages entières. Il me vaudra l’estime de pas mal de mes collègues. Mais l’année 1988 est marquée par mon divorce et les nombreuses implications que cette affaire va avoir sur ma situation personnelle et affective. Je prends en charge les dettes du couple, le paiement d’une pension, la location d’un minuscule studio en banlieue Parisienne et d’un petit appartement à Bordeaux : objectif, descendre aussi souvent que possible pour voir mes enfants. Je m’endette et la banque de France me le fait savoir. Mon père décède là bas à Sao Paulo d’un cancer généralisé… nous nous serons raté jusqu’au bout, et puis mon frère déprime. Une fois mes cours terminés, j’erre comme une âme en peine en attendant l’heure des entraînements. Je suis laminé, je continue à essayer de flotter mais je m’enfonce inexorablement, et ce malgré toute ma hargne.

Question : pourrais-tu parler des projets d'écriture dont tu avais faits état lors de notre discussion à Stéhélin

Réponse : sacré Jacques, tu rentres dans les secrets d’alcôve. Si j’accepte d’en parler, c’est parce que comme je te l’ai dit, je regrette que l’humain ne soit pas davantage mis en avant dans les interviews ; et si j’ai accepté de jouer le jeu avec toi, c’est parce que tu souhaites proposer à tes lecteurs quelque chose de différend. On écarte les analyses superficielles et on considère l’homme dans toutes ses dimensions en envisageant le jeu des interactions entre toutes choses. En terminant le pari professionnel que je m’étais fixé sur le plan de ma formation et en passant les 50 ans, je débute vraisemblablement un autre pari. Je veux redevenir ce que j’étais. En fait, cette phrase est fausse, on ne peut pas redevenir ce que l’on a été et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. La vie nous a transformé par petites touche, mais le fond de notre personnalité, la trame intime de notre fonctionnement demeure identique dans ses grandes lignes. J’aspire à retrouver une véritable liberté d’expression. Je veux parler des aventures vécues par les hommes. Je veux partager mes images, m’engager. Je vais donc me relancer dans l’écriture romanesque : les sujets sont connus, je possède la colonne vertébrale mais il faut laisser le temps au temps et laisser le désir se substituer à l’obligation. La plume viendra toute seule dans ma main quand elle le souhaitera et quand je serai disponible. Un certain nombre de rencontres ont déjà eu lieu. Je n’en dirai pas plus et il adviendra ce qu’il doit advenir. Je ne me fixe aucun objectif sinon que me faire plaisir et aller au bout de nouveaux paris personnels, cette fois.

50 ans : l'heure des bilans

Question : d'avoir franchi le cap de la cinquantaine m'a semblé être une étape très importante pour toi. Pour quelles raisons ?

Réponse : tu as tout à fait raison. Je ne fais aucune fixation particulière, je n’ai pas peur de vieillir, c’est une étape naturelle. Je n’ai pas de regret particulier, la vie n’a pas trop mal tourné pour moi. Mais en effet, je ne sais pas vraiment pourquoi, j’ai ressenti un besoin : celui de mesurer le chemin accompli, voire de revenir à des étapes particulières de ma vie. Par exemple, je me suis mis à rechercher et à compiler toutes les musiques qui ont traversées ma vie. J’ai retrouvé en les écoutant toutes les sensations jadis ressenties. Les souvenirs sont revenus et c’était bon. Dans un même genre, je récupère tous les films qui m’ont marqué et chacun d’entre-eux est connecté à un bout de mon histoire. Cette démarche est très intéressante parce qu’elle permet de comprendre comment on s’est transformé et pourquoi ? Elle permet d’appréhender l’influence de certains facteurs sur les trajets de vie ? Tout simplement, elle permet de répondre à une question fondamentale : qui suis-je ?

Question : quel bilan humain dresses-tu ?

Réponse : j’oublie ce que j’ai raté et je conserve en mémoire ce que j’ai réussi. J’élimine les événements et les hommes qui m’ont déçu ou blessé. Je ne les vois plus. C’est comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils n’avaient jamais existés. S’ils sont arrogants et qu’ils me barrent la route voire celles d’êtres qui me sont chers, je les écarterais sans égard et je prendrai le temps qu’il faudra. Il m’arrive souvent de prendre la défense des faibles, de ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre parce qu'un jour, j’ai été l’un des leurs et que je m’en souviens. . L’expérience me permet de les repérer : leurs regards, leurs positionnements, leurs comportements. Ils ne vous demanderont jamais si vous allez bien parce qu’ils se foutent de vous comme humains. Ou alors, ils vous le demanderont mais n’écouteront pas la réponse.

Question : et sur le plan sportif ?

Réponse : le sport est un microcosme de la société. Vous y trouvez des gens très biens et des gens médiocres. Je désigne par là tous ceux qui se servent de ce support pour régler les problèmes qu’ils ont avec la vie, leur propre vie, qui pensent en fonction d’une idéologie véhiculée par leur entourage, qui se construisent des représentations à partir de rien, qui s’inscrivent dans une démarche de guerre. Ils ne vous connaissent pas mais ils savent tout sur vous !!! Un adversaire n’est pas un ennemi, c’est un partenaire qui vit la même aventure que vous, mais dans un autre camp. C’est un humain qui a les mêmes attraits que vous vis-à-vis d’une discipline. Je n’ai aucun problème à féliciter un adversaire qui m’a vaincu en démontrant une certaine vaillance. Mais j’attends souvent sans résultat qu’un même geste ou qu’un même mot me soit renvoyé … ce n’est pas grave, il y a des gens que vous ne changerez jamais. Je leur pardonne sans les excuser.


Ses goûts

Question : quels sont les 4 ou 5 films qui t’ont le plus marqué ? Et expliquer les raisons de ce choix ?

Réponse :
1 « Gladiator » : parce qu’il y a une morale dans cette histoire
2 « Amadeus Mozart » : une illustration de l’incompréhension des hommes lorsqu’ils sont confrontés à l’expression d’un talent insolent et sauvage ... moi le besogneux
3 « Apocalypse Now » : quand l’auto-destruction devient la seule issue possible
4 « The wall » : quand la disparition d’un être cher fait de la vie un mur insurmontable à franchir ou le poids du passé dans la construction de l’avenir.
5 « Le cercle des poètes disparus » : parce que l’essentiel consiste non pas à aliéner les esprits mais à libérer les âmes.

Question : quels sont les 3 ou 4 chanteurs ou groupes que tu apprécies le plus ? Et pourquoi ?

Réponse :
1 « Pink Floyd » : l’espace des émotions dans toutes ces dimensions
2 « Santana » : une guitare électrique qui s’exprime et qui se raconte
3 Beaucoup trop d’ex-aequo : « Dire straits », « Supertramp », « David Bowie », etc ...